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Nos villes, d’un cœur brûlant.

Nos villes d'in coeur brülants (image)Un ouvrage du Père Christian Herwatz  sj

Numéro des Éditions Vie Chrétienne paru en Juillet 2015

Les Exercices spirituels, initiés par saint Ignace de Loyola, sont généralement pratiqués lors d’une retraite, à l’écart du cadre de vie habituel.
Le jésuite allemand Christian Herwartz a eu l’intuition originale qu’ils pouvaient également se vivre au cœur du monde, et en particulier, dans les rues de nos villes, pour peu que l’on tienne son regard et son esprit disponibles pour recevoir les signes de la présence de Dieu.
Il arrive alors que, tel Moïse au Buisson ardent, le retraitant découvre dans ces artères urbaines une Terre Sainte inattendue.
C’est cette expérience que retrace cet ouvrage polyphonique. Le Père Christian Herwartz sj et le frère Yves Stoesel sj y exposent les fondements, la méthode. Leur voix est rejointe par celles de pèlerins de la rue, en France, en Allemagne, au Brésil…, qui témoignent de la fécondité des Exercices spirituels dans la rue.

Nombre de pages : 144
Prix unitaire : 12.50 € TTC                       Pour l’acheter >>

Témoignage de Pierrette (Québec Nov 2014)

Ce matin-là, suivant l’invitation qui nous avait été faite, je me mets à marcher dans les rues étroites du quartier (Saint-Roch?). J’avance sans but précis, lentement, en priant l’Esprit-Saint de me guider là où Il le désire.Squat_Basse-Ville

Je remarque d’abord un homme, pauvrement vêtu, assis sur un banc du petit parc – en ce temps d’automne déjà froid; son regard fixe le sol. J’aurais aimé lui dire bonjour, mais je n’ose pas. Touchée de le voir là, seul et prostré, je prie le Seigneur d’être avec lui. Et je continue ma route. Un petit monument à la PAIX attire mon attention; je lis ce qui est gravé dans la pierre – essayant de le mémoriser. Je me prends à sourire de joie me souvenant qu’un jour, dans mon enfance, j’avais entendu au fond de mon cœur, comme la voix de Jésus me disant Lire la suite

3 jours intenses à Québec

A l’écoute du buisson ardent au cœur du monde… et de soi-même.

Durant la fin de semaine du 20 – 23 juin 2914, 10 personnes, Photo1dont une famille avec ses deux enfants de 6 mois et 2 ans, ont logé dans les salles de catéchèse de l’Église Notre-Dame de Lévis pour y vivre des Exercices spirituels dans la rue. Concrètement, le matin les participants étaient envoyés avec des pistes de méditation et des textes de M. Delbrel dans les rues de Québec ou de Lévis. A leur retour le soir, après le souper, ils partageaient ensemble les fruits de leur journée. Ce furent trois jours intenses inspirés par la rencontre de Moïse au buisson ardent. Ainsi, comme Moïse au désert, en se laissant touché par ce qu’ils vivaient dans la rue, les participants ont été invités à trouver le buisson ardent qui brûlait dans leur cœur sans les conPhoto2su-mer. Faire ce détour, c’était sortir de ce qui est programmé à l’avance pour se laisser réordonner à l’essentiel. Ce buisson ardent devenait alors le signe que le lieu où ils se trouvaient dans les rues de Québec était leur Terre Sainte. Le lieu, pour eux, d’une rencontre en vérité au cœur du monde avec eux-même, les autres et/ou Dieu. Une rencontre de Dieu libératrice en passant par la Porte Sainte, du frère en osant aller prendre un repas à la soupe populaire de la Maison Mère-Mallet, ou de soi-même en se rendant attentif aux blessures et désirs profonds portés en soi. Sur ce chemin, les participants étaient encore invités à se défaire leurs sandales. Photo3C’était une manière de signifier qu’en ce lieu, en cette Terre Sainte, ils n’avaient plus besoin des nombreuses protections érigées dans leur vie telles que le besoin d’être continuellement dans l’action, le besoin de se sentir « spéciale », la fuite devant soi-même, etc. Enfin, cette Terre Sainte était le lieu d’où chaque participant pouvait faire monter le cri qu’il désirait adresser à Yahvé à l’exemple du cri du peuple hébreux en esclavage en Égypte. Le geste du lavement des pieds entre les participants est venu clore la démarche en signe d’action de grâce pour tous les dons reçus durant ces trois jours.

Témoignages

 » Les Exercices spirituels dans les rues de Québec auront un impact déterminant dans ma vie. Le moment et l’endroit où j’ai accompli cette démarche sont significatifs. Je me suis découverte avec mes forces et mes faiblesses. Le dosage parfait des interventions de notre accompagnateur Yves y a beaucoup contribué !  » Paule.

« Attirée par la spiritualité de Saint-Ignace, j’ai décidé de participer aux exercices spirituels dans la rue car le programme laisse beaucoup de place au silence et à la liberté intérieure. Mais en fait, j’ignorais totalement ce qui m’attendait : Apprendre à découvrir Dieu dans le quotidien; s’exercer à demeurer à l’écoute de Dieu qui se veut proche de chacun et chacune de nous. À travers nos partages, notre accompagnateur, Yves, savait par ses interventions ouvrir nos fenêtres intérieures encore plus grandes. Pourtant, ces fenêtres n’étaient jamais les mêmes d’une personne à l’autre. Ces fenêtres s’inséraient dans un parcours de vie et c’est dans ce parcours que la Lumière pénétrait. Une Lumière chaude, éclairante et apaisante qui modifie notre regard pour la vie.  Un peu comme le photographe qui  par son éclairage dévoile la beauté de ses images, cette Lumière dévoile la Beauté du quotidien.
Trois jours intenses d’exercices qui se font habituellement sur huit jours. Si intense, que je me demandais comment on pouvait suivre ainsi durant huit jours. Toutefois, sept jours plus tard, je souhaite qu’il me soit donné de vivre une session de huit jours.
Merci à Yves et merci à mes compagnes avec qui j’ai vécu la plus belle et la plus fructueuse retraite de ma vie. » Francine

Extraits de textes de Madeleine Delbrel qui ont accompagné les participants.

Le nouveau jour (M. Delbrel, Alcide, p. 97)
Un jour de plus commence.

Jésus en moi veut le vivre. Il ne s’est pas enfermé.
Il a marché parmi les hommes.
Avec moi il est parmi les hommes d’aujourd’hui.

Il va rencontrer
chacun de ceux qui entreront dans la maison,
chacun de ceux que je croiserai dans la rue,
d’autres riches que ceux de son temps,
d’autres pauvres,
d’autres savants et d’autres ignorants,
d’autres petits et d’autres vieillards,
d’autres saints et d’autres pécheurs,
d’autres valides et d’autres infirmes.
Tous seront ceux qu’il est venu chercher.
Chacun, celui qu’il est venu sauver.
A ceux qui me parleront,
il aura quelque chose à répondre;
A ceux qui manqueront,
il aura quelque chose à donner.
Chacun existera pour lui comme s’il était seul.
Dans le bruit il aura son silence à vivre.
Dans le tumulte, sa paix à mouvoir. […]

Tout sera permis dans le jour qui va venir,
tout sera permis et demandera que je dise oui.
Le monde où il me laisse pour y être avec moi
ne peut m’empêcher d’être avec Dieu;
comme un enfant porté sur les bras de sa mère
n’est pas moins avec elle
parce qu’elle marche dans la foule.

Partout où nous sommes (M. Delbrel, Alcide, p. 105)

La solitude, ô mon Dieu,
ce n’est pas que nous soyons seul,
c’est que vous soyez là,
car en face de vous tout devient mort
ou tout devient vous.

A quoi nous servirait d’aller au bout de la terre
pour trouver un désert ?
A quoi nous servirait d’entrer entre des murs
qui nous sépareraient du monde,
puisque vous n’y serez pas davantage
que dans ce fracas de machines,
que dans cette foule aux cent visages?

[…] La différence, elle n’abîme pas la solitude,
car ce qui les rend, ces vies humaines, plus visibles
aux yeux de notre âme, plus présentes,
c’est cette communication qu’elles ont de vous,
c’est leur prodigieuse ressemblance
au seul qui soit.
C’est comme une frange de vous et cette frange
ne blesse pas la solitude.

Savoir une seule fois dans la vie que seul vous êtes !
Avoir une seule fois rencontré
– et cela, peut-être, dans un véritable désert –
le buisson qui brûlait sans se détruire ;
le buisson de celui qui a instauré en nous
et pour toujours
la solitude.

Moïse, quand il l’a une seule fois rencontré,
l’ineffable buisson,
a pu revenir chez les hommes
portant en lui un inaltérable désert.
Ainsi de nous,
ne reprochons pas au monde,
ne reprochons pas à la vie
de voiler pour nous la face de Dieu.
Cette face, trouvons-la,
c’est elle qui voilera,
qui absorbera toutes choses.

[…] Qu’importe notre lieu dans le monde,
qu’importe s’il est peuplé ou dépeuplé,
partout nous sommes « Dieu avec nous »,
partout nous sommes des Emmanuel.

Pauvreté de celui qui va (M. Delbrel, Alcide, p. 65)

Il ne peut pas ne pas aller,
celui que votre esprit lie à vous.
Nous nous imaginons toujours que pour aller,
il faut des routes, des étapes, des pays qui changent.
Or, votre voie, ce n’est pas ça.
C’est la vie, tout simplement.
La vie qui coule,
et dans laquelle nous allons
si nos amarres sont levées.

[…] A qui veut rencontrer à l’aise ces frères disparates
dont le monde est peuplé,
il faut une royale indifférence pour tout ce qui
n’est pas cette foi dénudée, essentielle,
qui lui fait perdre la mémoire et les goûts,
et sa propre originalité.
Cette foi qui nous rend banals
de cette grande banalité
que tous les saints ont acceptée,
et qui les a conduits jusqu’au bout de la terre.

Car c’est un prix exorbitant, le prix de la pauvreté.
Elle s’achète du sacrifice de tout ce qui n’est pas
le royaume des cieux.

Alors, nous trouverons
intéressant tout ce qui intéresse les autres,
et vertueux des héroïsmes
qui ne nous ont pas attirés,
et fraternels des gens
qui ne nous ont jamais ressemblé.

Alors, ceux qui nous rencontreront sur leur chemin
tendront des mains avides d’un trésor
qui jaillira de nous;
d’un trésor libéré de nos vases de terre,
de nos paniers bariolés,
de nos malles, de nos bagages,
d’un trésor simplement divin, qui sera à la mode
de tous,
car il aura cessé d’être habillé à notre mode.

Alors nous serons agiles et devenus à notre tour
des paraboles,
parabole de la perle unique,
minuscule, ronde et précieuse,
pour laquelle on a tout vendu.

Urban Heck : Salut Daniel

A la recherche de Dieu, je suis assis avec des alcooliques sur un banc du parc. Un homme à gauche au bout, une femme à moitié couchée au milieu, et moi à droite. Depuis trois jours je suis en quelques sorte des leurs. La femme veut dormir et se plaint qu’elle en peut pas. Je suis en train de manger une pomme et lui demande si elle veut qu’on lui chante une petite chanson pour l’endormir. Mais pendant que je suis en train de mâcher elle se me à chantonner « dors, petit enfant, dors… ». Lorsqu’elle s’arrêta brusquement, ma pomme étant finie, je commence moi-même à chanter. D’un coup elle se redresse, me regarde hagard, et me dit : « d’où la connais-tu ? » je réponds que j’ai deux enfants. Alors, elle raconte cette fois-ci parfaitement réveillée, comme si la petite chanson avait ouvert les vannes d’une écluses. J’ai cinq enfants le plus jeune est mort à l’âge de dix semaines et demies. Ils ont appelé à une heure et demi du matin : venez si vous voulez voir encore une fois votre fils. J’y suis allée en taxi, et là, ils me l’ont mis dans les bras et salut ! C’est du beau, hein ? Elle me regarde et je ne trouve qu’à dire « merde ! ». Elle répète comme si c’était un refrain : il me l’on mis dans les bras et salut ! C’est du beau, hein ? Je ne trouve qu’à répondre une fois encore « merde !». Avec les larmes aux yeux, elle parle de son fils mort, du trajet dans la nuit, comme si c’était arrivé la semaine dernière, et non pas il y a plusieurs années. Je sens que je deviens moi-même triste, que ma propre tristesse revient, ma tristesse somnolente à propos de la mort de mon neveu de dix ans Daniel. La femme interrompt son récit résignée : mais ça ne vous intéresse pas ? L’homme à ma gauche se déplace contrarié : « parlons d’autre chose ». Pour moi, ça suffit, j’en ai assez pour aujourd’hui. Je dois remercier une alcoolique du fait que je sache maintenant que j’ai un vieux compte à régler avec Dieu. Je ressens tristesse et colère pour la mort de Daniel. Le soir à la mise en commun en petit groupe je raconte, et m’interroge comment vais-je aller plus loin ? Est-ce que j’y vais ?

Propositions où le chemin peut-il me mener ? Dans un clinique infantile, dans un cimetière sur la tombe d’un enfant, ou bien à l’histoire de ce David de douze ans mort dans un camp de vacances et enterré là. Le lendemain à l’impulsion du matin je dessine un labyrinthe dans la cour intérieur avec une craie. On écoute l’histoire d’Emmaüs, on va au labyrinthe et on prie là. Ensuite je vais à la station de métro , prends le premier qui passe et décide de sortir la où sortent des enfants. Mais voilà il n’y en avait pas un seul dans tout le wagon. A la station suivante, monte une famille, je la suis, et aboutis dans un petit parc. Trois jeunes jouent à cache-cache, et je dessine pour eux, avec les restes de la craie. Ils viennent me demander : « Que fais-tu là ? ». Je les laisse deviner, ça leur vient tout seul que je dessine un labyrinthe sur le bitume. Un moment après je m’assois sur le banc à côté et lis à propos de la mort du petit David. Voilà que les enfants curieux reviennent et passent par le labyrinthe, rentrant, ressortant. Je lis de ce David qu’il fut bien entouré et salué ici à Berlin, et qu’il y fut enterré. Ca me crève les yeux que je ne me suis pas correctement séparé de mon neveu. Il y a trois ans que je l’ai enterré, mais je ne m’en suis pas vraiment séparé, je suis resté pendu à ma peine. C’est alors que je vois un des jeunes qui prend les restes de la craie et écrit au milieu du labyrinthe « DÉBUT ». Oui, voilà c’est ça je suis au centre de ma tristesse parce que je ne me suis pas correctement séparé de Daniel, je dois le faire. Arrive alors sur ma gauche au même moment une femme avec un petit enfant d’un an environ. L’enfant va à tâtons au centre du labyrinthe puis viens vers moi et me fixe du regard plein d’attentes. Je dis :salut ! La femme l’appelle alors impatiente : « Daniel, vient on y va ». Je me retiens – c’est incroyable, au milieu de la tristesse de mon devoir-faire arrive un petit Daniel. Et comme si Dieu qui me pourvoit tout, voulait encore plus précisément faire signe, la femme l’appelle encore une fois : « Daniel dit adieu ». Je ressens un incroyable frisson dans le dos. Je me sens concerné. Je m’incline devant Daniel, je lui caresse vigoureusement le dos et prend ainsi congé de mon Daniel. « Salut Daniel », et le petit s’en va. C’est ainsi que j’ai confié à Dieu mon neveu, qui me protège et m’accompagne. Le lieu était une place un parc profane et en même temps ce fut pour moi une terre sainte, comme celle du buisson ardent. Maintenant encore, des mois après, losque je le raconte, que j’essaie de traduire le miracle par des mots, maintenant encore ça me bouleverse.

Sœur Klara Maria Breuer SMMP

BERLIN ME FIT OTER MES CHAUSSURES

Exercer le regard et l’écoute avec respect. Tel était le but de ces exercices de rue à Berlin. Depuis trois ans les gens des ordres contre l’exclusion nous invitent à vivre ces jours dans la capitale. J’étais très curieuse à l’idée de vivre comment la métropole avec sa vie pulsive et contradictoire pouvait devenir un lieu de rencontre avec Dieu, une terre sainte.

Le premier jour, par un beau matin ensoleillé, mes pas me conduisent vers un banc dans le quartier de Kreutzberg. En tant que femme des ordres on ne me reconnaît pas car je suis habillée en civil. Au bout d’un petit moment une femme turque s’assoit près de moi. « ça fait quatre ans que je vis ici » me raconte-t-elle. Sa manière amicale et chaleureuse me parle; elle me fait déchausser. Enlever ses chaussures, cette image de la rencontre de Dieu avec Moïse par le buisson ardent se révèle être un fanion rouge au cours de ces jours. Dans cette histoire Dieu se révèle dans une pousse peu invitante et piquante. Au travers du buisson Moïse entend l’appel : « Enlèves tes sandales, car le lieu où tu te trouves est une terre sainte ». Christian Herwartz, jésuite, un des accompagnants des exercices dans la rue expliqua cette image dès le premier jour. Enlever ses chaussures cela signifie : ne pas passer par dessus les autres, toucher avec ses pieds nus la réalité souvent épineuse, pour chercher dans ses propres blessures et ses aspirations personnelles et extérieures les voies d’une vie bien remplie. Tout d’abord un mode de vie simple nous aide à nous en approcher en ces jours de vérité, en marge des groupes de gens debouts, bien portants. Notre logement de nuit se trouve dans la cave de la Paroisse Saint Michel, cet endroit est ouvert en hiver aux sans logis. Pour la prière personnelle nous allions soit dans l’église paroissiale, soit dans la chapelle des Franciscaines juste à côté. Nous prenions les repas en commun dans la salle paroissiale, c’est aussi ici que nous disions la messe du soir et que nous faisions la mise en commun en petit groupe. Nous sommes quatre femmes et cinq hommes à participer aux exercices dans la rue en cette caniculaire semaine d’été. Viennent s’ajouter nos accompagnants, deux jésuites, et deux femmes consacrées. Lors du premier petit déjeuné nous étions avec quelques hôtes qui pour ainsi dire nous passaient le témoin. Le moine bouddhiste Heinz-Jürgen un homme et une femme racontaient leurs expériences au cours de ces jours bénis. Ils avaient vraiment vécu plusieurs jours dans la rue. Ils ont vécu la richesse incroyable de la communication sans mots : un regard, un geste. Tout cela j’allais le vivre les jours suivants.

LES ETAPES DOULOUREUSES

« Parfois il arrive qu’il y ait des étapes douloureuses dans l’apprentissage de la connaissance de soi ». C’était écrit dans le texte d’invitation des organisateurs de ces exercices. Je ne le vécus pas lors de la rencontre avec cette femme turque, mais au deuxième jour de mon séjour berlinois lors de la visite de la soupe populaire des franciscains pour les sans abris du quartier de Pankow. Je veux donner un coup de main en lavant les légumes et en épluchant les fruits. Mais voilà qu’on me remets mes souliers. « On n’a pas besoin de vous ici, il y a déjà assez de personnes pour aider » me dit-on. Je vais donc m’asseoir avec les gens qui attendent ces repas. Et là je reçois la deuxième leçon importante du jour : être invité c’est un cadeau. On ne peut être que sur la place du marché, nous tenir ouverts, prêts. Si nous devons être invités ou non, ce n’est pas notre affaire. Sur ce point Christian nous rendait attentifs dès le début des exercices. Finalement je fus tout à fait officiellement invitée. Par Martha une femme de plus de 70 ans m’interpelle et m’invite à m’asseoir près d’elle. Peu à peu je découvre en moi la valeur qu’est le cadeau de cette rencontre. Après la soupe elle m’emmène dans ses lieux de fréquentation quotidienne. Le bureau du logement, le parc, le coin du café pour les aînés de la mission évangélique. Elle m ouvre la porte du contact avec ses amies et amis, les troisième et quatrième jours j’étais déjà presqu’une vieille connaissance à la cuisine de la soupe populaire. Je commence à ressentir son angoisse, sais petit à petit ce que cela signifie, faire la queue. Je suis reconnaissante pour ce repas et le sandwich. Je le sens c’est un lieu saint. Un autre lieu saint fût la tombe du pasteur évangélique le docteur Joachim Ritzkowski. Il a écrit un livre sur les sans abri. A vrai dire je voulais le rencontrer, mais c’est dans son église que j’appris qu’il était mort. A son initiative il fût errigé une tombe pour les pauvre et les sans logis dans le cimetière paroissial. Lui-même voulût y être enterré. Une femme m’y conduit, la tombe est parsemée de fleurs et d’épis je lis un écriteau sur la tombe où il est écrit : je vis vous devez vivre aussi. C’est ainsi que me dit cet inconnu à travers peu de ce que je sais de lui, combien ma vie est précieuse. De même que celle des gens qui fréquentent la soupe quotidienne. Comme Martha qui fût en quelque sorte mon guide au fil de ces jours. Manges encore quelque chose me dit-elle, elle veut partager sa recharge de salade de chou-fleur. J’hésite, mais après j’accepte l’invitation ; elle est un cadeau ressenti très profondément.
Extrait de continents 1/2004
sur nous-mêmes

A la rencontre de Dieu dans la rue

Beaucoup font des retraites dans un monastère. Alors que le jésuite Christian Herwartz invite à faire des exercices spirituels dans les rues de Berlin, et tout Kreuzberg devient une « terre sainte », les sans abris et les réfugiés deviennent des prophètes.

Un appartement au milieu de Berlin-Kreuzberg ; c’est ici que vit le père jésuite Christian Herwartz avec un confrère dans une petite communauté. « A vrai dire, nous ne sommes jamais que deux » explique-t-il, « ici vivent toujours beaucoup de gens dans nos quatre pièces ». Ce n’est pas un hasard si dans la chambre à coucher, à part son propre lit il y en a encore six autres : hébergement pour sans logis, alcooliques, repris de justice, réfugiés, toxicodépendants, des êtres humains qui ne savent plus où aller.

« Cela fait vingt-cinq ans que je suis à Berlin » raconte Christian Herwartz, qui fit son noviciat à Münster chez les jésuites en 1969, et qui étudia par la suite, le théologie et la philosophie. Selon une idée des jésuites il a travaillé à côté comme chauffeur, déménageur, tourneur, longtemps également en France. « Je sais ce que cela signifie être travailleur sur appel » se souvient-il. Pendant vingt ans il travailla avec des gens de toutes nationalités dans l’industrie électrique à Berlin, et a ainsi connu les histoires derrière les visages. Kreutzberg résume le père jésuite est « une jungle de grande ville, une maison turbulente et colorée ».

Logement dans la cave

C’est dans cette soi-disant idylle il y a quelques années, qu’un jeune confrère de Francfort voulait faire ses exercices de consécration : exercices qui sont sensés apporter la lumière pour savoir s’il était appelé à la prêtrise ou non. Il ne voulait pas les faire dans monde sain, mais dans le quotidien de la ville, chercher des lieux saints, et surtout Dieu ! La rencontre avec les gens avait tellement remué le jeune homme qu’il dit au père Christian Herwartz : « en eux j’ai découvert la présence de Dieu, maintenant je sais pourquoi je me consacre ! ». Comme deux autres prêtres firent la même expérience, et en parlèrent le soir au père Christian et aux hôtes présents ; l’idée naquit d’offrir des rencontres avec Dieu à ceux qui le cherchent. « En été 2000 nous avons donc ouvert l’invitation aux exercices de rue pour la première fois ». Le concept de l’époque reste en vigueur aujourd’hui encore. Les participants viennent à Berlin pour dix jours et logent à la cure de la paroisse Saint Michel dans le quartier de Kreuzberg. Nous avons une cave à disposition, qui sert en hiver, pendant plusieurs mois de logement de secours aux sans abris, elle offre un logement rudimentaire avec matelas et petite cuisine. C’est là que débutent et finissent les exercices pour les participants. Entre la prière du matin, le petit déjeuner et la messe, suivie du repas et de la mise en commun des expériences le soir, chacun suit son chemin dans les rues de Berlin, sur le chemin de sa vie. Certains utilisent les transports publics, d’autres vont jusqu’où leurs pieds les mènent.

Aller jusqu’où les pieds nous portent

Un des participants a fait presque tous les chemins pieds nus. Prenant ainsi à la lettre l’histoire du buisson ardent que le père Christian raconte au début de chaque exercices. Dans cette histoire, Moïse au beau milieu de son quotidien est secrètement interpellé par une apparition qui le fascine et le trouble. « Heureusement que Moïse ne s’est pas éloigné ! ». Le jésuite interprète ainsi l’Ecriture, « au contraire il est resté » ; Moïse obéit à Dieu qui veut parler avec son prophète, et qui formule ensuite une condition à laquelle Moïse doit se soumettre. « Tu es sur une terre sainte » dit Dieu à Moïse, c’est pourquoi il doit se déchausser.

Un signe étonnant. Mais le directeur des exercices explique ce que signifie se déchausser. « Cela veut dire entrer dans la réalité, arrêter de fuir, de passer par-dessus les autres, enlever les chaussures de la puissance, du mieux-être, du meilleur savoir, pour devenir des enfants du bon Dieu et des frères et sœurs dans la famille humaine.

Le jeune homme qui marcha pieds nus sembla le faire sans peine. D’autres se sont fait mal, ont mis plusieurs jours à se laisser conduire, là où ils n’arrivaient pas dans la réalité, mais aussi souvent dans le sens transportés. «Le buisson c’est d’abord quelque chose de pas simple, de pas beau » se souvient un participant. « Quelque chose qui peut faire mal, ou vers quoi on a pas envie de s’attarder ».

« Tout le monde a peur à certains endroits ». Certains ne peuvent s’approcher que lentement d’un groupe de drogués dit Christian Herwartz. « Mais s’il reste, il commence à délasser ses chaussures, il entre dans le lieu de méditation dirait le fondateur de l’ordre Ignace. Ses peurs sont certes là, mais il devient plus tranquille et curieux de voir comment Dieu va l’interpeller. S’il a réussi à ouvrir son coeur, il reviendra, ou bien à l’aide d’un passage biblique, il reconsidérera l’histoire quelque part ailleurs ».

Une liste de lieux saints

Certains participant(e)s mettent du temps à trouver leur lieu, d’autres savent tout de suite où Dieu va les envoyer. Celui qui n’a aucune idée où aller reçoit de Herwartz une liste de « lieux saints » à Berlin. Il s’agit de soupes populaires, du bureau du travail, de divers prisons, de lieux chauds, d’hôpitaux. Un homme arrive dans la division des prématurés d’une maternité. Il pleure soudain alors que revient à la surface une longue histoire, un épisode de sa propre vie de plusieurs années. Cet homme apprend au cours de ces jours à faire la paix avec lui-même. Une femme découvre en méditant combien il lui est difficile de se séparer de son enfant, de plus de trente ans. Un prêtre de soixante ans en découvre enfin un partenaire pour dialoguer en partageant un morceau de pain avec un sans abris qui le comprend véritablement. Ils philosophent les deux autour d’un carton de pizza vide, sur Dieu et le monde. En été des dates fixes sont proposées pour des exercices de groupes, cependant, toute au long de l’année des personnes seules peuvent venir à Kreuzberg et parcourir les rue de Berlin peut être spécialement en ces temps avant Noël.

« Dieu nous attend là où nous ne l’attendons pas ». Dit Christian Herwartz. Ce fut autrefois dans une étable, et peut être aujourd’hui dans les rue de Kreuzberg. C’est pour cela que les sans abris, les repris de justice, et les dépendants de toutes sortes sont des messagers de Dieu, et des aides pour l’humanité.

Paru dans Eglise et Vie décanat Münster, Décembre 2003
Traduction: Jean-François BOO

Des religieuses et religieux de Münster vont à Berlin

Des exercices spirituels dans un logement de secours pour sans abris à Kreutzberg, c’est sous cette forme d’aventure moderne que s’engagent cinq hommes et deux femmes, invités par le groupe « gens des ordres contre l’exclusion » de Berlin. Sœur Maria Petra Tollkröter rapporte sur l’intrusion religieuse en milieu inhabituel. Berlin-Kreuzberg, parc de Görlitz. « On t’a attendu » me saluent joyeusement deux sans logis éméchés. Ils m’offrent de la bière et une place sur leur banc. On engage le dialogue sur ceci ou cela, rien d’extraordinaire. Mais malgré tout cette scène arrive tout soudain, tout-à-fait simple, légère , mais vraie. Ces deux du parc de Görlitz, n’ont pas, ou plutôt plus, le stress du devoir faire bonne impression. Ils parlent comme ça leur vient, naturellement, directement et ils m’aident à le faire, jusqu’à ce que je ne l’oublie plus. Nous avons dormis dix jours dans ce logement de secours pour sans abris. Chaque soir nous partagions les expériences. Le point de référence était le récit du buisson ardent. Dieu ouvrit les yeux de Moïse sur son vécu quotidien au travers d’un buisson inutile, sec, plein d’épines et sans fruits. Il déclare l’endroit où il se tient « terre sainte », et enjoint Moïse de quitter ses sandales, de se rabaisser, d’abandonner la sécurité du pas de la marche, pour vraiment sentir le sol, regarder son monde, sa réalité, comprendre et découvrir ce qui le motive.

Nos hôtes nous avaient listé quelques lieux de terre sainte de Kreuzberg. Ce sont des endroits où se retrouvent les exclus de notre société. Trottoirs, prison, bureaux d’aide sociale, offices du travail, soupes populaires, emplacements pour drogués, pour s’approcher, sentir ce que j’éprouve, ce qui me lie avec ce que « je sais »en tant que chrétienne : Dieu est en chacun d’eux présent. Pour chacun de nous l’endroit de cette terre sainte fût différent. Ce qui me marqua pendant ces jours c’est avec quelle intensité Jésus entre en contact avec l’Homme, bien qu’il soit si différent de lui.

Où est le point de rencontre avec des sans logis, où l’on dépasse le fossé qui sépare et qui semble si naturel entre nous ? Où est l’endroit de l’être avec, en dehors de tous obstacles, de toutes barrières que nous, être humains avons nous-mêmes érigés entre nous ?

C’est avec toutes ces questions que je partais dans les rue de Kreutzberg. Une fois une mendiante m’invite à m’asseoir près d’elle, sur les marches de la cathédrale Sainte Hedwige. Nous échangeons quelques mots, ses yeux d’ordinaire sans expression s’illuminent tout à coup, le contact est là. Ensuite elle me met onze pièces dans la main pour que je puisse aller lui chercher un café ? Elle ne me connaît pas, et me confie après quelques minutes une partie de sa petite fortune. C’est un moment qui me bouleverse. Ce n’est pas moi qui avait quelque chose à donner à cet être humain, mais au contraire, c’est elle qui m’offre silencieuse, discrète et sans contrainte.

Cette rencontre et bien d’autres avec « les pauvres », les exclus furent par leur discrétion, leur simplicité, si touchantes, qu’elles furent pour moi le buisson ardent. Il y a une différence incommensurable si « je sais » que Dieu est présent en chacun de nous, ou bien si je le sens une fois concrètement, je l’éprouve, je le vis. Je peux connaître une infinie quantité de choses sur la consistance du vin, c’est seulement lorsque je le goûte, que je sais vraiment ce que c’est que du vin. Au cours de ces dix jours d’exercices spirituels dans les rues, de ces battements de cœur comme je les appelle, ma perception et mon regard sur les sans logis s’est fondamentalement transformé. En outre, ils m’ont apporté une solidarité, en plus de mon rôle professionnel, une solidarité accrue pour les situations dans lesquelles les êtres humains se retrouvent dans l’exclusion.

Paru dans le journal de rue à Münster « Dehors ».
Octobre 2001