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Nos villes, d’un cœur brûlant.

Nos villes d'in coeur brülants (image)Un ouvrage du Père Christian Herwatz  sj

Numéro des Éditions Vie Chrétienne paru en Juillet 2015

Les Exercices spirituels, initiés par saint Ignace de Loyola, sont généralement pratiqués lors d’une retraite, à l’écart du cadre de vie habituel.
Le jésuite allemand Christian Herwartz a eu l’intuition originale qu’ils pouvaient également se vivre au cœur du monde, et en particulier, dans les rues de nos villes, pour peu que l’on tienne son regard et son esprit disponibles pour recevoir les signes de la présence de Dieu.
Il arrive alors que, tel Moïse au Buisson ardent, le retraitant découvre dans ces artères urbaines une Terre Sainte inattendue.
C’est cette expérience que retrace cet ouvrage polyphonique. Le Père Christian Herwartz sj et le frère Yves Stoesel sj y exposent les fondements, la méthode. Leur voix est rejointe par celles de pèlerins de la rue, en France, en Allemagne, au Brésil…, qui témoignent de la fécondité des Exercices spirituels dans la rue.

Nombre de pages : 144
Prix unitaire : 12.50 € TTC                       Pour l’acheter >>

Yves STOESEL sj, Dans la rue… des exercices spirituels (2009)

Il y a deux ans, il m’a été donné d’habiter un mois avec Christian Herwartz, dans la communauté jésuite de la “Naunystrasse” dans le quartier populaire de Kreutzberg, à Berlin. Durant ce séjour, je suis allé à Nuremberg avec Christian pour vivre les “ Exercices spirituels dans la rue” qu’il propose depuis plusieurs années en Allemagne. Ce que j’y ai vécu a forgé en moi la conviction profonde que la rue, ce lieu où nul n’est chez lui, où nous sommes tous des «Araméens errants», peut devenir le lieu d’une véritable rencontre avec Dieu.

A mon retour, avec Christian Herwartz, Véronique Fabre (Sœur du Cénacle) et Monika Sander de la CVX, nous avons donc monté une proposition d’Exercices spirituels dans les rues de Paris, du 26 juin au 5 juillet 2009. Finalement, comme il n’y avait que quatre inscrits, seuls Christian et moi-même avons accompagné le groupe pendant les 10 jours. Et voici ce que je souhaiterais vous partager de cette expérience nouvelle.

Debout au centre, Christian Herwartz, En bas à droite, Yves Stoesel
Précisons, avant de commencer, ce que n’est pas ce type d’Exercices.

Il ne s’agit pas d’une évangélisation dans la rue: le but n’est pas d’aller y annoncer la Bonne Nouvelle. Ce n’est pas non plus des Exercices spirituels adaptés aux hommes et aux femmes qui n’ont pas les moyens pour vivre ailleurs que dans la rue. Enfin, ce ne sont pas les « Exercices spirituels de Saint Ignace » tels qu’il les propose dans son livret, même si l’esprit dans lequel nous cheminons veut rejoindre l’expérience originaire d’Ignace à Manresa.

Mon but va être moins de vous expliquer la démarche, que de vous partager comment j’ai moi-même été touché lors de l’accompagnement. C’est déjà en quelque sorte faire droit à l’un des fondements des Exercices spirituels dans la rue, comme pour toutes nos retraites: ce n’est pas une méthode pour mener le retraitant à un endroit précis, connu à l’avance, mais la mise en place de conditions favorables à une rencontre entre le Seigneur et la personne… si Dieu le veut !

L’unicité de chacun travaillé par l’Esprit

Durant ces dix jours, j’ai surtout été marqué par la manière dont le Seigneur respecte l’unicité de chaque personne. En effet, bien que tous les soirs chacun ait été invité à faire le récit de sa journée (en évoquant les lieux où il était passé) et à exprimer les déplacements qu’il avait pu vivre, et bien que cet échange ait donné du goût à l’un ou l’autre de se rendre le lendemain dans le même lieu, le souffle de l’esprit travaillait chacun d’une façon absolument unique, à la mesure sans mesure de ses caractère, histoire, questions, épreuves… D’ailleurs, une des propositions de la démarche consistait (dans les deux premiers jours du fondement) à inviter les participants à donner un nom personnel à Dieu en fonction de leur propre expérience. A la manière de Hagar, fuyant Saraï au désert, et qui nomme Yahvé: « celui qui me voit » (Gn 16,13). Lorsqu’une femme ou un homme arrive à donner un nom personnel à «Dieu», une rencontre en vérité peut advenir.

Le nom qu’ici j’aimerais donner à Yahvé est: «celui qui seul connaît le fond unique de mon cœur».

L’invitation à se laisser désarmer,
à ôter ses chaussures…

Sabine et Brigitte ont, toutes deux, été bouleversées par le tableau de Delacroix, La lutte de Jacob avec l’Ange, dans l’église St-Sulpice. En lutte, Jacob y est représenté pieds nus et ses armes déposés à terre, à droite des deux personnages. Dans la rue lorsqu’on est disponible, ou plutôt lorsque l’imprévu vient à notre rencontre, nous désarme, nous sort de nos habitudes et du “bien connu”, de nombreuses règles ou préjugés tombent, symbolisées par les chaussures que Moïse est invité à retirer (Ex 3), qui nous servent de protections, certes, mais qui deviennent avec le temps des obstacles à la rencontre du réel, de l’autre, de Dieu («celui qui seul connaît le fond unique de mon cœur»), de soi-même. Jacob avait-il prévu de mener un combat au Yabboq? Certainement pas. Cependant, après cet évènement, il ne vit plus la vie comme avant.

Bien des fois, j’ai eu le sentiment, en entendant l’homme ou la femme que j’avais devant moi faire le lien entre sa journée et toute son histoire, que son regard s’était déplacé. Bien que ne sachant pas encore raccorder ensemble tous les morceaux du puzzle de leur vie, bien que de nombreuses questions soient restées en suspens, ils ne s’y rapportaient plus de la même manière au fur et à mesure de l’avancée de la retraite. Une réconciliation était en germe.

La découverte de “lieux saints ” en dehors et en moi

Quatre journées sur les dix sont consacrées à la découverte des “ lieux saints” où une Présence se manifeste à moi, comme à Moïse face au “Buisson ardent”. Pour certain, ce lieu fut le “Mémorial de la déportation”, pour un autre la Gare Montparnasse, pour d’autres la rencontre avec une personne sans domicile, mais aussi, petit à petit, les étapes importantes de leur propre vie. Là, attentifs à de ce qui se mettait en mouvement en eux-mêmes, un espace s’ouvrait à l’écoute et à un regard renouvelés.

Ce chemin d’écoute au bout duquel une simple auberge devient, pour les disciples d’Emmaüs, un “ lieu saint” où ils reconnurent Jésus au signe du don total de sa vie et à leur cœur brûlant. «A l’instant même» (Lc 24,33), ils retournèrent à Jérusalem, dans leur milieu de vie quotidien, transformés.

Klaus Mertes : réflexions théologiques après l’expérience des Exercices à Kreuzberg

1.

A la base des exercices il y a la question initiale : « qu’est-ce qui me rend le plus souvent triste ? Qu’est-ce qui me dérange le plus ? ». La question est posée pour passer du non de la tristesse et de l’ennui à la piste du oui, auquel je souscris au plus profond de ma vie, peut-être plus même, que je ne le sais moi-même. Il se cache dans cette question initiale, une allusion à la profession de foi du baptême.

Nous avons l’habitude de réciter la profession de foi au cours de nos messes dominicales, cependant sous une autre forme que lors du baptême. Lors du baptême nous disons d’abord un non avant de dire un oui ; nous renonçons avant d’adhérer. On l’oublie souvent, comme s’il y avait à ma base quelque chose de «positif» en soi, avec lequel j’entre dans ma vie, ou dans les exercices. Quelque chose qui est temporellement et matériellement avant tout ce qui est négatif ou compromettant. Mais le positif consiste à vrai dire déjà dans le cadeau de pouvoir renier – dire non. De même que la création n’est pas seulement le placement de quelque chose de positif dans un espace vide, mais au contraire un reniement : coupure des fuites menaçantes, libération de l’esclavage. Dans cette négation consiste la base viable qui me lie à mon environnement concret. Cela ne se passe pas au-dessus de la Vérité, dans une vérité idéale. Je ne dois pas rechercher quelque chose de positif, qui n’est pas dans la Vérité telle qu’elle est. Je ne dois pas picorer le positif d’une toujours ambivalente vérité, ou bien essayer de voir avant tout le positif, pour y découvrir la base. La considération de la base ne relève pas d’un exercice de pensée positive. Je trouve bien plus la base pour les exercices, pour mon chemin avec Dieu, dans la rencontre critique avec la vérité telle qu’elle est.

2.

« Discerner » de manière critique, c’est quelque chose qui appartient au processus de reconnaissance de la base. Si je veux saisir spirituellement ma base, ou celle des autres créatures humaines, je dois pouvoir saisir plus profondément, là où la base ne consiste plus. C’est le premier commandement du décalogue. La reconnaissance de Dieu qui m’a créé et délivré passe par la négation des autres dieux, qui me parent de fausse appellation de créature, et de libération pour m’anéantir et me soumettre à l’esclavage.

A la base, dès le début il y a une division : Dieu se trouve du côté de la création et de la libération. Exprimé de manière classique : l’expérience de la divinité va de pair avec l’éthique : Dieu est bon, il n’y a rien de mauvais en lui. Il se peut toutefois qu’au cours de mon histoire, ou de celle de l’humanité, il y ait des zones d’ombre de Dieu. Cependant toute la mélodie de ma vie se lit avec la même clé, qu’il y ait des fausses notes, des bémols, ou des interruptions, Dieu est bon. Il veut la liberté pas l’esclavage, des créatures, pas des marionnettes. Il veut l’amour, pas la haine, la vie pas la mort, l’unité pas la division.

L’accès au fondement, à la base, par une approche éthique est un accès d’une manière générale par une connaissance accessible, cela va de soi. Mais précisément lorsque nous cherchons la réponse à la question fondamentale en dehors de la foi, alors c’est souvent obstrué par un excès de « connaissance » de l’Écriture sainte, de tradition dogmatique de l’Église, d’objectifs extérieurs ou autres. Ma base n’a alors plus, ou peu d’ancrage dans le vécu propre, en plus de la transmission que je reçois comme enfant, et qui est basée pour sa part sur le vécu des autres.

Pour autant, l’expérience des autres ne doit pas être négligée, spécialement celle contenue dans les canons de la foi et dans la tradition dogmatique de l’Église ; mais quand je me mets en route pour des exercices, je me mets en route sur le chemin de mon expérience. Bien sûr il s’agit du même Dieu que Celui d’Abraham, Isaac ou Jacob, du Père de Jésus ; mais cela ne signifie pas que je fasse la même expérience qu’eux. L’éthique est universelle, cela signifie aussi quelque chose de non exclusif. Le fondement abordé par l’expérience de l’éthique me porte vers Dieu le créateur, parce que Dieu est bien le créateur de tous les hommes, pas seulement des croyants. Ceci me relie à tous les hommes, à mon prochain ; et c’est pour cela qu’une approche individuelle des exercices est en principe exclue en tant que relation personnelle à Dieu. Je suis toujours vis-à-vis de Dieu un membre du corps, en tant que sa créature, qui m’appartient. Je ne reproduis par-là aucun monde de l’Église à part, quand je suis à la recherche de la base, mais au contraire je me vois dans le monde à la face de Dieu dans son appartenance commune et son aspiration à l’unité devant et avec Dieu.

Le « carburant » des considérations pendant les exercices à Kreuzberg c’est la ville. De même que dans les exercices « normaux », la vie de Jésus prend tout son sens, je considère que dans les « exercices-ville » la ville a tout son sens. Je la considère spirituellement ça veut dire : je m’attends à la présence de Dieu en elle.

La méditation des histoires bibliques dans les exercices n’est pas seulement conçue comme un travail fantaisiste ou comme quelque chose d’historique, de passé, embelli si possible. Bien plus je médite dans les exercices la vie de Jésus, la vie d’Israël avec Dieu, pour être dans la méditation de la divinité, et la rencontrer, Père, Fils et Esprit. Dans l’Evangile comme texte historique, Jésus parle aux apôtres, aux pharisiens et au peuple. Dans ma perception de l’Evangile, Jésus me parle avec les mêmes paroles – en esprit avec les mêmes paroles, les mêmes mots en d’autres termes, éventuellement même par de nouvelles paroles, comme pour Saint Paul. En tous cas c’est ce qui différencie les exercices spirituels de simples exercices. Je compte qu’en eux la dimension d’un simple exercice d’entraînement est dépassée, pour rencontrer soudain le grand sérieux et la grande joie de la vie, la rencontre avec la divinité vivante. La même chose vaut pour la méditation sur sa propre vie au cours de la « première semaine » des exercices : là aussi je ne médite pas seulement pour me découvrir quelque chose sur moi-même, mais au contraire je m’ouvre à l’Esprit de Dieu qui me révèle quelque chose. Si la Bible, les péricopes des Evangiles, ou ma vie sont ou peuvent être sujets de méditation, « terre sainte » sur laquelle je rencontre la divinité, pourquoi la ville ne pourrait-elle pas l’être aussi, la vie d’autres êtres humains, en particulier ceux qui sont repoussés aux abords de la ville et qui n’appartiennent pas à mon quotidien ? Naturellement il ne s’agit pas seulement de Berlin-Kreuzberg, ça peut être n’importe quelle autre ville. L’Evangile donne des signes (l’Evangile reste toujours les lunettes au travers desquelles je regarde ma vie ou bien la ville) Jésus dit sa présence tout particulièrement aux pauvres, aux pêcheurs, chez les prisonniers, les sans logis, les prostituées, les affamés et assoiffés, les endettés, les petits voyous.

Voilà pourquoi pour parler le langage Berlin, Kreuzberg comme lieu de recherche de Dieu est plus indiqué que la place de Potsdam, Plötzensee mieux que l’ « Elise dorée », le café turc mieux que la pizzeria. Ça ne signifie pas pour autant que l’on doive renoncer à aller à la place de Potsdam ou à l’Élise dorée ou bien encore à la pizzeria. Un participant s’est rendu à la place de Potsdam là-bas il y trouva le démon. Lors de la discussion de la mise en commun nous avons longuement débattu la question de savoir si nous devons nous rendre en un lieu où nous savons par avance que le démon nous y attend. Bibliquement parlant Jésus ne se rend pas de son plein gré au désert, mais il y est jeté (Mc 1,12) et de même à Jérusalem car il le devait (Mc 8,31).

De quelle manière une banale rencontre de rue devient-elle une rencontre avec Dieu ?

Je flâne dans la rue soudain je me fais aborder par deux alcooliques sans-abri : « on t’attendait ! ».

Je suis assis au point de ralliement des droguées de la porte de Cottbus ce qui s’y passe me vient comme un sermon. Je me propose à la cuisine de la soupe populaire et deviens un hôte par le biais d’une invitation. Une femme qui joue de la flûte m’impressionne et il me vient à l’esprit que tout ce que je fais la plupart du temps sont des choses qui remplissent une fonction ou un objectif. Je m’entretiens avec un petit voyou et voilà que je me libère du jugement. Je visite l’Église de la réconciliation, et sens la douleur de tout ce qui n’est pas réconcilié dans ma vie. Pour pouvoir trouver un coin de « terre sainte » dans la ville, je dois m’ouvrir comme je m’ouvre aux exercices pour rencontrer Jésus dans l’Evangile et Dieu dans mon for intérieur. Pourtant je ne peux pas provoquer cette rencontre, elle doit m’être offerte. C’est aussi important de ne pas se laisser stresser par le récit des autres à propos des lieux où eux ils ont vécu une « terre sainte ». La « terre sainte » c’est de manière improvisée qu’elle est « terre sainte » et seulement pour moi. Prenons l’exemple de ces deux alcooliques qui m’ont invité par ces paroles : « on t’attendait ! ». Je m’assois avec eux et y passe deux heures, mais pas dans la position d’un aidant quelconque ou d’un solutionneur de problèmes ; mais dans l’expectative de celui qui est invité, qui se laisse inviter par ces mots. Je ne dirige pas ce qui se passe après. C’est seulement le soir au cours de la mise en commun que je découvre si ce lieu fut pour moi une «terre sainte », si cette invitation était sainte pour moi.

C’est théologiquement très intéressant : les deux sans-abri ne savent pas que leur phrase «on t’attendait » dans les exercices est devenue parole de Dieu pour moi. De même je ne peux pas savoir si je suis parole de Dieu pour les autres. C’est la misère de tout homme pieux, mais aussi ma misère en tant qu’homme pieux. Je veux par ma vie, par mes mots, par mes actions caritatives donner quelque chose de l’amour de Dieu, je veux être parole divine pour les autres et ne le suis précisément pas. C’est Dieu qui fait de moi une lettre du Christ (Cor 2-3,3) ce qu’Il veut. Je reconnais l’action de Dieu dans le message précisément parce que l’envoyé ne sait pas quel envoyé il est pour moi à travers les paroles qu’il m’adresse. La lettre ne sait pas qu’elle est écrite. C’est de cette manière que je suis invité à croire. Je me joins à l’invitation ; je ne poursuis aucun but en l’acceptant. Je suis l’invitation et c’est ça ma foi. Quand l’invitation est terminée, je continue mon chemin.

A la messe dans l’échange avec les frères et sœurs je me laisse offrir l’interpellation comme je me suis laissé offrir l’invitation. Mais exactement de la même manière que dans l’échange se ne sont pas les frères et sœurs qui sont importants, ici c’est l’interpellation le cadeau offert ; et c’est un cadeau si l’interpellant au moment de son interpellation ne sait pas ce qu’il m’offre.

Est-ce naïf de faire des exercices de cette manière ? Pas seulement des « expositions » (je me mets dans une situation sociale de limite, pour me plonger dans le : comment c’est quand on y est), mais une ouverture à Dieu dans « l’exposition » ? Naturellement, c’est naïf, mais je ne sais pas comment et si je peux m’ouvrir à Dieu sans compter naïvement sur Lui, avec les mains vides « pauvres devant Dieu » (Mt 5,1). Sans cette naïveté, je ne conçois pas l’Evangile, et sans cette naïveté je ne peux voir la trace de Dieu en moi. Combien ridicule sont parfois le fracas et le drelin de théories théologiques qui ne peuvent admettre qu’à la base de tous leurs discours il y a la naïveté qui induit une approche naïve de Dieu. Il y a une certaine naïveté de la foi qui doit être préservée de toute convention fondamentaliste ou de toute distorsion d’expérience religieuse. Cela va de pair avec une rigoureuse introspection et avec une disposition à toujours se laisser inspecter. Est-ce que je suis celui qui fait quelque chose ou bien ne fais-je rien de telle sorte qu’il se passe effectivement quelque chose que je n’aie pas fait ? La foi est un chemin dans le noir, l’insaisissable, l’unsaisis, qui me met de la suie et me laisse silencieux, qui me rend faible et vulnérable. La foi c’est la naïveté, le renoncement à des certitudes par soi-même construites, à des expériences extraordinaires et à une éducation imposée. Le langage non-naïf de la théologie a uniquement pour but de protéger cette espace de naïveté contre les conventions et contre les excès de fausse modestie de belles paroles ou de système, car les belles paroles de la théologie ne sont rien sans la foi.

On me damande si ces exercices sont vraiment « ignaciens » ? Mais qui a le monopole de décider de ce qui est ignacien ou non ? Est-ce que les exercices en commun n’étaient déjà plus ignaciens parce que plus individuels ? Les exercices spirituels de Saint Ignace ne se laissent pas comprimer dans une forme spécifique. Je vois dans ces exercices quantité d’éléments ignaciens : ils ont lieu dans un milieu où Saint Ignace et les siens ont vécu précisément au moment de leurs exercices et de leurs retraites. La rue c’est notre maison aimait à dire Nadal. Les exercices parlent de l’aspiration des pauvres à suivre Jésus le pauvre ; où ailleurs que chez les pauvres pourrait-on découvrir le pauvre Jésus ? Les exercices parlent justement au cours de la première semaine de la conversion au contact de la rencontre avec le Dieu miséricordieux ; où ailleurs pourrais-je vivre mon besoin de changement plus clairement que là où je rencontre l’étranger ? Peut-être là où je rencontre des victimes de mes activités dont je n’ai même pas conscience, soudainement, insoupçonné.

La « deuxième semaine » parle de la dignité humaine ; où puis-je mieux rencontrer Dieu que dans l’être vivant ? Le christianisme n’est pas une religion de livre. Le Père du ciel n’a pas dicté un texte à son fils sur la terre. L’Evangile en tant que livre peut certes être réduit à des lettres, de simples lettres ou du savoir, en simple formation en connaissance de la Bible. Mais en tant que parole de Dieu, l’Evangile est dignifiant pour l’homme d’aujourd’hui, ici. Je ne peux en tous cas pas le comprendre autrement que parole de Dieu, pas plus qu’en un simple livre, même s’il est aussi un livre.

« Chercher Dieu et le trouver en toute chose » (Saint Ignace) et justement dans la rue, dans la rencontre avec l’homme, s’arrêter ? Le rue comme sermon – la découverte des péricopes de l’Evangile en des endroits de la ville dans laquelle je vis. Ça c’est une manière de faire des exercices ignaciens. En outre les exercices « ignaciens » ne sont pas un jeu, car si je retire du cadeau de la rencontre avec Jésus quelque chose, il en résulte des changements dans ma vie, liés aux exercices et au-delà de ce temps. Naturellement pas un oh ! hisse pélagien sous la forme de bonnes résolutions ; mais des petits pas accompagnés d’une joie intellectuelle (régler l’identification du démon). Là on voit à nouveau quelque chose de particulièrement ignaciens dans ces exercices : Saint Ignace et les premiers compagnons se rendaient volontiers vers des cherchants Dieu, des gens en situation de crise, car le but des exercices c’est pas une stabilisation de l’exercitant(e) dans un status quo, mais de porter du « fruit », quelque chose de nouveau, une nouvelle orientation, un pas nouveau.

Klaus MERTES
Berlin 25 août 2001

Christoph Albrecht « PARCE QU’ILS SONT AUSSI DES MORCEAUX DE TA VIE »

expérience sacramentale de Dieu dans la rue

Il n’y a pas que les fêtes ou les rites qui ont une dimension sacramentale et nous rappellent le miracle de Dieu, il y a aussi les rencontres imprévues, invisibles, en fait tout ce qui se passe. Les exercices dans la rue rendent vivant le caractère sacramental du monde pour une plus grande vérité de Dieu.

 » Si Dieu n’est pas là-bas, où pourrait-il bien être ? « . Une exercitante fit par ces mots la découverte de sa semaine. Elle venait de comprendre que Dieu pouvait aussi, ou peut-être surtout, être là où elle n’avait pas fait le ménage avant. Comme les neuf autres participants du groupe elle allait dans la rue pendant la journée et se laissait guider par son coeur, restait là où elle sentait cette présence, avec pour seul but : chercher Dieu. C’est finalement un des buts centraux des exercices dans la rue : chercher Dieu et Le trouver dans ma propre histoire de vie, et aussi dans une vérité sociale non enjolivée, qui est un morceau de ma vie, que je le veuille ou non. Si quelque part on demande ce qu’ils cherchent ou bien si on peut les aider ; on encourage alors les participants à ne pas se perdre dans des explications compliquées à propos des exercices, mais au contraire à répondre concrètement, par exemple :  » je cherche Dieu ». C’est ce qu’avait répondu cette exercitante à un sans-abri qui la questionnait devant l’entrée d’un logement de secours. A cela il lui fut répondu avec un tel naturel :  » Oui, il est là « .

LES EXERCICES DANS LA RUE

Christian Herwartz SJ, qui vit depuis vingt-six ans avec deux autres jésuites dans une communauté ouverte à Berlin-Kreuzberg, et partage la vie des sans logis, des requérants d’asile, et des dépendants a découvert cette forme d’exercices il y a dix, lorsqu’un confrère lui demanda de pouvoir faire ses exercices dans la communauté de Kreuzberg. Christian voulu bien lui offrir le dialogue du soir, pendant que le jour il priait dans les rues de Berlin. {1}

Ces cours sont un temps privilégié dans la tradition des exercices spirituels de Saint Ignace de Loyola, où il peut se produire ce qu’aucun être humain ne peut planifier ou organiser : l’expérience consciente du salut, la rédemptrice présence de Dieu. Saint Ignace conseille entre autre de chercher le lieu de manière ciblée, de telle sorte qu’il produise la plus grande aide. {2} Le choix du lieu joue donc un rôle déterminant dans les exercices de rue. Ce choix ne devrait pas être le fruit d’une réflexion rationnelle, mais bien plus celui d’un coeur ouvert, à l’écoute. Ainsi les exercitants se souviennent tout au long de la journée qu’ils vont et restent là où ils sentent que telle ou telle situation les remue de l’intérieur. Dans les exercices de rue tous les participants suivent un chemin unique, personnelle et intérieur. Ils vivent dans un logement simple, une salle polyvalente, un poste de secours pour sans-abri ou une chambre d’hôte. L’accompagnement se fait en deux groupes de cinq personnes, accompagnées soit par un homme, soit par une femme ; habituellement un petit planning quotidien aide. Le déroulement de la journée commence à huit heures par le petit déjeuner, suit la prière du matin généralement lu par un ou une participant(e), la journée chacun s’organise comme il l’entend. A cinq heures on se retrouve en groupe pour la messe, suivie du repas du soir préparé par un ou deux participants. A sept heures, commence le dialogue d’accompagnement, la mise en commun en deux groupes.

EXERCER LA VUE ET L’OUÏE

Les participant(e)s sont accompagné(e)s pas à pas dans les exercices. Tout d’abord ils sont encouragés à donner à Dieu un nom qui leur est personnel, qui exprime leur aspiration au salut et à la filiation. De la même manière que dans la tradition du Coran qui nomme nonante-neuf appellations pour Dieu et dont la centième est découverte par la personne elle-même. C’est donc par ce nom que l’on s’adressera à Dieu. Souvent les gens trouvent ce nom en relation avec une amertume ou une douleur personnelle, et qui correspond le plus souvent à un effort dans la vie personnelle ou sociale. Comme explication éclairante il convient sous bien des aspects de rappeler l’histoire de l’appel de Moïse. Dans le désert de Midian il gèle dans sa vie à l’étranger, parce qu’il avait du fuir sous la menace des égyptiens. A son premier fils il donne le nom de Gershom ce qui signifie : étranger dans le désert. (Ex 2,22). Moïse devait sentir doublement cet éloignement de Dieu. Tout d’abord il vit son peuple réduit à l’asservissement à l’étranger, et lui-même avait dû quitter ce peuple, c’est alors qu’il vécut la voix qui lui parlait depuis un buisson ardent : «  J’ai vu la misère de mon peuple…Je suis celui qui est là  » (Ex 3,7.14). Ce qui se passe au buisson ardent donne un bon exemple de comportement qui permet de reconnaître Dieu dans l’invisible. Lorsque Moïse vit le feu dans le buisson, il s’arrêta et écouta une voix qui lui dit : «  Retire tes sandales de tes pieds, car le lieu où tu te trouves est une terre sainte  » (Ex 3,5). Les chaussures sont encore dans certains pays le privilège des riches. Lorsqu’il se déchausse Moïse laisse là son rang social, ses forces, ses possibilités de fuir rapidement, sa fierté. De la même manière que lorsqu’il entre dans le temple saint, où là on se déchausse de crainte. Or, ici c’est seulement un petit buisson dans le désert. Rien qui ne fasse peur, pas de lieu particulier ni culturel, ni esthétique, pas plus que de signification économique ou religieuse. Les buissons c’était pour Moïse un morceau de son environnement quotidien, plutôt gênant qu’utile. Mais dans un, il découvre un feu qui ne le consume pas, qui éveille sa curiosité. Moïse entend alors quelque chose de nouveau à propos de l’esclavage de son peuple, et aussi sur sa propre détresse subie, et comment il va jouer un rôle important sur le chemin de la libération.

HISTOIRE D’UNE GUÉRISON AUJOURD’HUI

Une participante raconta ce qu’elle vécut vers la  » femme pleurante  » (une statue en bronze de la zone piétonne de Fribourg), et comment dans la ville où il est interdit de mendier, et où on lui dit à l’office du travail  » ici tout le monde travaille ; nous avons la situation en main ; chez nous il n’y a pas de misère  » elle fut confrontée à ces propres expériences. Pourquoi donc cette femme doit-elle pleurer nuit et jour dans une ville où les problèmes sont résolus ? Sur quoi dois-je encore pleurer moi qui fonctionne plus que bien au quotidien ? Par ces questions elle découvrit les jours suivants quelles sont ses blessures. Dans la position d’une déchaussée, elle s’approcha d’un bordel et vit des femmes noires, pour la plupart, qui voulaient se cacher à sa vue ; elle comprit leur douleur de ne pas être prises en considération comme personne humaine, comme elle, lorsqu’elle fut petit enfant, violée dans son identité la plus intime. Quelques jours plus tard elle découvrit une vierge noire dans un bas relief de l’Église Sainte-Thérèse, elle était aussi belle que celle livrée à la concupiscence des hommes, c’était une d’elles.

Dans le dialogue d’accompagnement en petit groupe il fut clair que cette expérience salvatrice de la solidarité pourrait être encore plus probante, si elle pouvait y joindre un geste. Le dernier jour elle apporta des roses aux trois endroits, où pleurer était autorisé. Ce fait lui offrit une nouvelle surprise : comment pouvait-elle offrir une rose à une statue, sans se soucier du jouer d’harmonica dans sa chaise roulante juste à côté ?! Elle se laissa guider par son coeur et offrit une rose au joueur d’harmonica, qui justement la regarda, lui fit un sourire, les larmes aux yeux. Le dernier soir cette femme dit :  » Ces dix jours m’épargnent une année de thérapie « .

L’HOMME COMME SACREMENT DE DIEU

Les exercices dans la rue peuvent réussir, si quelqu’un est prêt à se laisser offrir, où il, elle mendie. Il faut bien sûr prendre une certaine distance avec sa propre mentalité directive. Justement au moment où je suis prêt à relativiser mes contraintes et ma discipline, et ouvrir mon coeur pour me laisser surprendre. Il peut alors se passer l’histoire suivante.  » A Noël cela me semblait une bonne occasion de rendre visite à un couvent. Au bas de l’entrée il y avait un mendiant aveugle, et lorsque je m’approchais pour lui donner un petit peu d’argent, je l’entendis gémir :  » qui va me porter dans le coeur de Dieu ? » Impossible pour moi d’aller plus loin. Qui va l’emmener dans le coeur de Dieu ? Je m’assis en face, pris sa main et dit « ensemble, on va réussir ensemble ». {3}

Dans cette histoire, l’Homme se découvre de deux manières en tant que sacrement de Dieu. Le mendiant aveugle devient sacrement pour le cherchant spirituel. Dans son ouverture à l’aveugle, le cherchant spirituel trouve le chemin qu’il cherche. Et réciproquement, le mendiant devient sacrement, pas parce qu’il suit une exigence morale approchante du dehors, mais au contraire parce qu’il se sait dans son coeur pris en devoir. Ici s’inverse le sens premier de sacrement, en tant qu’engagement et obligation sainte, dont Leonardo Boff dit qu’elle amène  » cette position est l’expression du sentiment d’être soi-même pris dans ce devoir ». {4} Ce devoir du coeur peut aussi s’appliquer à l’exercitante avec ses roses, quand elle réalise qu’il n’en va pas du geste en lui-même, mais simplement de la disponibilité à se laisser offrir un cadeau, lequel lui fut offert au moment où elle remarqua que cela avait à faire avec les tout autres et leurs souffrances de vie et leurs désirs de vie. C’est l’ouverture qui par la misère interpellante des autres, m’offre une brusque issue à ma propre misère peut-être de longue date. La rencontre avec Dieu n’exclut pas mes zones d’ombre, au contraire, c’est souvent à travers mes blessures et cicatrices qu’elle se produit. Le maître bouddhiste zen Jack Kornfield explique que les fractures de notre vie sont les endroits où la lumière entre. {5} L’Homme est appelé à un changement dans la misère, même quand elle a duré des années, comme pour Moïse qui est rendu attentif à la misère de son peuple et à son déracinement au moment de la rencontre avec Dieu. (Ex 2,11-15).

LE SACREMENT DE LA RUE

Par les sacrements, l’Église fête la présence bénie et salvatrice de Dieu dans les moments clés de la vie. La fête en tant que sacrement est un moment privilégié dans lequel on peut concevoir l’alliance de Dieu avec l’Homme. Sacrement signifie originellement serment, obligation festive. Le secret de fêter le don de Dieu à l’Homme signifie se rappeler son engagement pour l’Homme. {6} Ce n’est pas par hasard que bien souvent les pauvres peuvent fêter mieux que les riches. Parce que justement ils ont besoin de fêtes pour se remémorer l’espoir à quelque chose de tout autre. Dans la fête, où l’on partage tout avec tous, ils nourrissent leur rêve d’un monde équitable, où tous sont rassasiés. Dorothee Sölle se réfère remarquablement à cette vérité de base patoralo-politique, que les pauvres sont des enseignants qui nous rendent attentifs à la vie.  » Que nous enseignent donc les pauvres ? Ils attendent le miracle… ils ont besoin d’un miracle, que la solidarité soit plus forte que la violence structurelle des puissants. Les pauvres n’ont rien à faire des réformes, des programmes d’aide, des placebos, mais ils attendent un miracle dont le coeur est le partage. La nouvelle répartition du temps de travail, des revenus, des loisirs selon le principe du besoin se sont des espérances, sans lesquelles les pauvres ne pourraient conserver leur dignité » {7}. La fête c’est le contraire de la misère. Le signe tangible d’une vraie fête c’est le plein, auquel les plus pauvres sont invités, de telle sorte qu’il n’y en ait plus, qu’ils soient riches ou pauvres.

La dimension sacramentale des fêtes faisant mémoire au miracle de Dieu est visible dans les formes rituelles, les ornements et les signes habituels, alors que la dimension sacramentale de rencontres spontanées, imprévues, invisibles est souvent beaucoup plus discrète. Les instants des œuvres admirables de Dieu s’inscrivent dans l’histoire de la vie des hommes et des peuples. L’histoire devient l’histoire du salut qui fonde dans chaque religion la structure sacramentale : le monde entier, tout ce qui est, et qui vit est sacramental pour ceux qui comprennent cela comme un signe d’une vérité supérieure {8}. Dieu nous surprend dans l’inattendu, là où nous n’aurions jamais pensé, et surtout de toute autre manière, comme pour Moïse dans le buisson ardent, comme pour cette exercitante devant l’entrée du logement de secours, comme pour la rencontre avec le joueur d’harmonica dans sa chaise roulante. On comprend là tout à coup qu’on a beaucoup plus à faire avec une personne qui nous est totalement inconnue, que nous ne le pensions. Le sentiment de liaison croît alors, ou bien il se passe comme une expérience d’unité, Dieu est là ! Comme le disait le jésuite et journaliste Luis Espinal, assassiné en Bolivien en 1980 :  » Pourquoi chercher Dieu dans le mystère, alors qu’Il est si présent dans la vie ? Viens Seigneur Jésus, mais Tu es bien déjà venu, et vient chaque jour. Il nous manque simplement la vue… Ne te montres pas seulement sur nos crucifix, mais aussi dans la crucifixion des hommes dans les bidonvilles et les prisons… Le monde est sacré : les chemins sont débordants du Christ. Avec peur nous devions tels des ruines humaines être élevés, parce que Tu es parmi elles, Jésus Christ. Si nous voyons vraiment ça, alors tout est extase » {9}.

Christoph ALBRECHT


{1}Comparaison Christian Herwartz SJ découvrir la vérité en priant les exercices dans la rue : dans correspondance spiritualité des exercices cahier 89/2005 19-25.
{2}Ignace de Loyola exercices spirituels Graz 1988 No 76
{3}Théophane le Moine. Le monastère dans son temps. Merveilleuse histoires entre ciel et terre Fribourg en Brisgau 1997, 7
{4}Comp Leonardo Boff petits enseignements des sacrements Düsseldorf 1976, 104f
{5}Comp Jack Kornfield, questionne Bouddha et suit le chemin du coeur, Münich 1995, 67.
{6}Comp Francisco Taborda, Sacrements: pratiques et fête, Düsseldorf 1988, 98 ff
{7}Dorothée Sölle courages Hambourg 1993, 159f
{8}Comp. Leonardo Boff, l’Église comme sacrement dans l’horizon du monde, Paderborn 1972, 123-130
{9}Luis Espinal Ta présence au fond du quotidien, dans AntonioReiser/Paul Gerhard Schoenborn, Aspiration à la fête de l’Homme libre, prières d’Amérique latine, Wuppertal 1982, 65

Ces textes ont été traduits par Jean-François BOO Genève, février 2006

    Article paru dans « DIAKONIA », cahiers internationaux sur la pratique de l’Église 36ème année septembre 2005, 339-343 Info et récits sur les exercices dans la rue sur Internet : http://www.strassenexerzitien.de

Christian Herwartz DÉCOUVRIR LA VÉRITE EN PRIANT – LES EXERCICES DANS LA RUE

Il y a dix ans environ un jeune jésuite me demanda de pouvoir faire des exercices spirituels dans notre logement. « Où  » lui ai-je demandé ? Dans notre logement, dans lequel vivent beaucoup de personnes à l’étroit qui nous sont expédiées en situation de détresse – après un séjour en prison, venant de la psychiatrie, réfugiés nationaux ou étrangers, sans logis ?  » Ici il n’y a jamais de silence ! Et puis, je n’ai jamais accompagné d’exercices « . Ludger jeta par-dessus bord toutes considérations et vint.

Chez nous il n’y a pas de chapelle où quelqu’un peut prier sans être dérangé. Mais il y a beaucoup de tabernacles vivants dans lesquels le Christ est présent. Écouter attentivement l’appel de Dieu ici, prier en présence des affamés, des étrangers, des malades, c’était un lieu important de méditation dans ses exercices. Il médita aussi le long du vieux mur de Berlin, et à proximité d’autres plaies de la ville : des immeubles en ruines, devant les ostentatoires nouvelles constructions qui transpiraient les vols des riches. Tout à coup sur le chemin de la Messe, il vit furtivement un mendiant assis sur les marches d’une station de métro. Soudain la réponse à sa question lui sauta aux yeux. Avec étonnement je vis combien ce lieu est privilégié, là où nous vivons, et aussi combien il pouvait être privilégié pour un processus d’exercices.

Notre communauté fut offerte à d’autres gens en recherche. On devait encore souvent être étonnés : il y a de nouveau quelqu’un qui est venu, un prêtre qui ne pouvait plus lire et méditer sa Bible. C’était devenu un livre de travail dont il avait besoin pour prêcher. Il n’avait plus rien à voir avec sa vie religieuse personnelle. Je lui ai donc raconté chaque jour une histoire extraite de notre quotidien pour sa méditation. Ensuite il voulut passer un jour de silence dans une maison de week-end. Avant cela il raconta à la table de la cuisine sa journée précédente. On sonna, un homme que je n’avais encore jamais vu entre, probablement un homme sans-abri. Il s’assit à table et au bout d’une demi-heure environ il dit simplement :  » bon, maintenant on y va ». L’étranger voulait aller en banlieue et passer la nuit là-bas. Le jour suivant, ils nettoyaient la maison où ils avaient dormis pour pouvoir repartir en ville. L’étranger devait porter la poubelle à la vue du prêtre dans une autre poubelle. « Portes toi-même ta poubelle » répondit-il au prêtre qui réagit de suite : « Oui je charge toujours les autres des poubelles que je ne veux pas porter ». En route, il prit congé de son compagnon, que je n’ai jamais revu. Le prêtre vint au dialogue quotidien, il était en prière pour sa reconversion, et au dernier jour de ses exercices, il put à nouveau faire le lien entre un passage de la Bible et sa vie.

LE PREMIER COURS D’EXERCICES

Il vint ensuite un jésuite plus âgé et expérimenté qui ne voulut pas seulement faire des exercices en ce lieu mais qui voulait avec moi mettre sur pieds un cours d’exercices pour jésuites à Berlin-Kreuzberg. Le local de secours pour sans-abri était fermé quelques semaines en été. On nous donna une pièce pour dormir avec des matelas, et la cuisine. Le soir, après la messe, on se retrouvait dans l’Église pour manger et surprise pour tous, pour échanger les expériences du jour. Personne n’avait pensé que cela se passerait de cette manière. Tous voulaient faire des exercices individuels avec un des deux accompagnateurs. Cependant, il se produisit une telle ouverture entre les uns et les autres dans ce lieu simple que personne ne voulait se retirer avec un accompagnant. C’est ainsi qu’on essaya et senti combien la recherche des autres nous aida dans notre recherche personnelle. Le jour j’allais à la fabrique comme conducteur d’élévateur et magasinier, et le soir j’écoutais où les autres étaient allés à la recherche de la rencontre avec Dieu.

ENLEVER SES CHAUSSURES EN CURIEUX

Leur recherche fut orientée par l’histoire de Moïse (Ex 3) qui quitta son travail et se rendit vers le buisson ardent qui brûlait et ne se consumait pas. Sur ce chemin, il dut se déchausser, parce qu’il se trouvait sur une terre sainte et que Dieu voulait parler avec lui. Moïse devait mettre de côté tous les obstacles à l’écoute, les souliers de la fierté, de la comparaison, de la fuite, de la distance. Toutes les choses et les manières qui empêchent la méditation et l’écoute. « Où » peut être le lieu de la rencontre avec le feu qui brûle mais ne se consume pas, avec ce signe d’une présence perceptible de la présence de l’Amour de Dieu pour chacun des participants – ce lieu où Dieu attend chacun de manière différente, pour se révéler à lui ? Un peu plus tard, Teresa, une sœur de nos bien-aimées demanda pour elle, ses consœurs et d’autres un cours d’exercices semblables pour l’an 2000 à Berlin-Kreuzberg. Deux femmes et deux hommes du groupe de Berlin « religieux contre l’exclusion » étaient prêts à assurer l’accompagnement. Nous trouvions un logement à la paroisse Saint Michel, dans une cave, dans laquelle les sans-abris dorment en hiver, on pouvait aussi utiliser la salle de paroisse. L’accompagnement par un homme et une femme se fit en deux petits groupes. Nous saisissions ainsi l’expérience de l’ouverture.

Après les résultats incroyables de ce cours d’exercices, beaucoup m’ont poussé à inscrire des rendez-vous pour l’année suivante. C’est ainsi qu’au cours de ces dernières années environ cinq cours par an ont eu lieu à différents endroits du pays et à l’étranger, parce qu’il y avait des gens à l’écoute avec des expériences semblables d’exclusion de la société qui étaient prêts à accompagner, curieux de leurs chemins vers les buissons ardents, les dérangements de leur vie. Alors devinrent des lieux de rencontre comme une place pour drogués, une soupe populaire ou bien une mosquée, une école enfantine, un mémorial juif, devant une prison, sur une rive plate qui rappelle la mort de l’ami, où les buissons ardents furent visibles pour les participants, et dans lesquels le feu brûle mais ne se consume pas. Les rapports, les mises en commun du soir ont souvent des similitudes avec des épisodes de la Bible, qui relatent eux aussi de rencontres avec Jésus en des lieux, situations et temps concrets.

Pourtant avant que je commence à raconter sur ces nombreux lieux et ces différentes rencontres, je voudrais parler de l’entrée dans les exercices spirituels dans la rue, de la méditation fondamentale, comme dirait Saint Ignace. Elle n’est pas sous cette forme une condition, par laquelle la véracité de la résurrection, de la présence de Jésus en des lieux concrets se manifestent ; mais elle est souvent utilisée comme point de départ. C’est avec elle que commence en nous la prière accompagnée de Dieu, devenu audible en nous et à laquelle nous pouvons consentir.

L’ENTRÉE DANS LES EXERCICES
LA MÉDITATION FONDAMENTALE

Le premier jour, nous demandons aux participants au cours « d’exercer un regard et une écoute respectueux  » de se souvenir de ce qui a produit une colère ou une tristesse qui se produit fréquemment. Ces sentiments spontanés se rencontrent régulièrement dans certaines situations. Les uns ne peuvent pas s’exciter et deviennent plutôt tristes, les autres explosent de colère.

Pourquoi ? Parce que quelque chose se passe autrement qu’ils ne l’avaient imaginé. Une expectative de leur vie cohérente est contrariée. Ils ont envie d’un autre comportement pour eux-mêmes ou pour les autres. Cette contrariété ou tristesse, aspiration provoquée est typique de la personne elle-même. Elle nourrit l’espérance d’un monde meilleur, la faim personnelle de justice, comme pour la vie humaine elle n’est pas marchandable. Dans la description du comportement humain, Jésus déclare dans le sermon sur la montagne que cette faim est bénie, nécessaire pour communier avec lui, dont la vie est décrite dans les béatitudes (Mt 5).

Qui a mis en nous cette aspiration que nous n’avons pas conçue nous-mêmes ? On la retrouve en nous. Elle est un cadeau de la vie, tout comme notre vie entière est un cadeau de Dieu. Lui-même nous fait confiance à travers elle. Cette aspiration c’est une expression de Sa vie en nous, dans laquelle il nous montre un aspect de sa plénitude. C’est ainsi que l’appréhension de la propre contrariété ou tristesse répétitives lors de certaines situations, nous ouvre le chemin pour découvrir sa présence en nous, qui trouve son expression dans cette aspiration. La plupart du temps un ou deux aspects se révèlent être importants pour nous. Ils peuvent faire l’objet d’une discussion lors du dialogue du soir et devenir plus clair avec l’aide des autres.

Comment cette présence de Dieu dans ma recherche peut-elle devenir parlante ? Je peux essayer de parler à Dieu avec des mots que j’utilise pour décrire mon aspiration. Lors de la recherche d’un aspect de Dieu dans lequel notre propre aspiration est particulièrement présente, les autres peuvent aider par leur propre aspiration ou leurs expériences religieuses. Comment un individu peut-il s’adresser à Dieu au travers de cette recherche, et peut-il Lui parler, ça ne se vérifie que dans la prière personnelle. Il n’y a pas d’intermédiaire entre Dieu et la personne. C’est avec ce respect que les accompagnants – mais aussi les autres participant(e)s- peuvent faire des propositions. Souvent, c’est les autres qui entendent les mots clés de l’aspiration de ceux qui les prononcent. Cela nécessite une expression courageuse et respectueuse de l’écoute.

D’après mon expérience, les propositions devraient commencer par le « tu » pour aider à se placer personnellement devant Dieu. Par une telle proposition pour le moins débutante, intuitive, cohérente, la prière pourrait être entamée. Les expériences issues de cette prière seront racontées le soir suivant. L’effort vers un vu et ressenti personnel ouvre de manière nouvelle les yeux intérieurs sur ce qui se passe autour et en nous.

POINTS D’ANCRAGE HISTORIQUES

Trois Exemples peuvent éclairer ce chemin vers la prière personnelle. C’est une invitation à apprendre à voir le monde et moi-même avec une de mes propriétés proche de Dieu.

  • Dans la Genèse au chapitre 16 l’histoire d’Hagar la servante égyptienne et de Saraï, femme d’Abraham. Hagar fut choisie pour devenir mère biologique de l’héritier restant. Lorsqu’elle fut enceinte le conflit éclata entre elle et Saraï. Le ressentiment d’Hagar envers la violence de Saraï est si grand qu’elle s’enfuit dans le désert, sa passion pour la protection de sa personne et de l’enfant est claire. Elle avait perdu de l’importance aux yeux de Saraï et d’Abraham malgré la promesse du début. Dans le désert, près d’une source d’eau elle rencontre un ange de Yahvé qui lui ordonne de retourner auprès de sa maîtresse. En outre l’ange lui fit la promesse qu’en chemin qu’elle accoucherait d’un fils puissant qui sera établi à la face de ses frères. C’est alors qu’Hagar donne un nom à Dieu :  » Tu es le roi ; ai-je encore vu ici, Celui qui me voit « . Son fils fut appelé Ismael ce qui signifie : qui appartient à Dieu.
  • Dans la seconde histoire (Exode 2/3), il est question distinctement de la passion autour du nom d’un enfant. En Égypte, un couple de la maison de Levi eut un enfant. Mais sur l’ordre de Pharaon tous les enfants devaient être jetés au fleuve. Les parents mettent l’enfant dans une corbeille qui flotta sur le Nil. La sœur du Pharaon le sauva.  » Je l’ai sauvé des eaux  » dit-elle, et le nomma à cause de cela Moïse. Son éducation l’éloigna du peuple hébreu. Pourtant adulte au cours de ses corvées il découvrit ses frères, et lorsqu’il vit comment un égyptien tua l’un d’eux, il le tua à son tour et s’enfuit au pays de Midian. Il trouva là refuge dans la famille d’un prêtre et épousa sa fille Zippora. Combien Moïse souffrit à l’étranger se lit dans le nom qu’il donna à son premier fils Gershom (littéralement : celui qui réside à l’étranger). Mais il connaît aussi la joie d’être hôte dans un pays étranger. Sa nostalgie quant à sa patrie, à son appartenance vint clairement dans le nom de Dieu qu’il reçoit lors de la rencontre du buisson ardent :  » Je suis celui qui est… Par le nom : Je suis là, devront me prier les générations à venir « . Le blocage de l’étranger est levé par Dieu et rend Moïse libre d’accomplir sa mission libératrice de son peuple.
  • Beaucoup de musulmans appellent leurs enfants par les nombreuses variantes du nom de Dieu, qui se trouvent dans le Coran. Allah se retrouve par exemple dans le prénom Abdullah. Ceux qui donnent ce nom le lient à l’espérance qu’ainsi leur fils aura particulièrement présente la qualité concernée de Dieu ; telle que la miséricorde, l’essence royale, la sainteté, la grâce de la paix, etc. Les musulmans se souviennent des 99 plus beaux noms de Dieu en égrainant un collier de perles qui ressemble à notre chapelet. Le 100ème nom de Dieu disent les mystiques leur sera révélé par Dieu Lui-même. C’est ainsi que certains reçoivent à leur 40ème jour d’exercices quelques noms de Dieu pour découvrir par-là, le leur. Le nom de Dieu dans la tradition coranique apprise, et celui découvert personnellement ne font qu’un.

UN EXEMPLE DE RECHERCHE

Une jeune femme raconta au cours d’exercices la colère qu’elle ressentait lorsque des gens étaient méprisés dans son entourage. L’aspect lié aux divers lieux sociaux la mettait toujours en colère. C’est la dignité humaine que chacun(e) reçoive une place précise lui correspondant. La proposition de nom à lui donner était donc simple : toi qui me vois belle. Elle entra ainsi en prière.

Le lendemain elle se rendit aussitôt dans un grand hôpital. Elle a bien regardé ceux qui se tenaient devant la porte en fumant, ceux dans une chaise roulante, avec un plâtre ou un goutte-à-goutte ; elle se laissa guider sur son chemin, en priant Dieu de parler. Elle sentait que dans ce nom donné à Dieu il y avait une nécessité, d’être belle vis-à-vis de Dieu, et de faire de même vis-à-vis des autres. Ce nom l’accompagna tout au long des exercices, et même après tout au long de sa vie. Il grandit, se transformant en :  » Toi qui me vois belle, et qui m’apprend à aimer « .

Dans la prière personnelle avec ce nom ou un autre, c’est évident de se demander qu’est-ce que Dieu observe lorsqu’il me voit belle ? s’Il me confie un autre aspect de Sa vie. Comment cet aspect particulier de Dieu dans ma vie est-il particulièrement visible pour qu’Il soit présent dans le monde sous cette forme particulière ? Comment puis-je deviner un peu plus sa plénitude, par la nouvelle vision donnée de l’Homme dans mon entourage, voir celle qui se trouve dans leur impulsion latente, et par-là louer Dieu.

Ce nom qui m’est confié, qui m’est de plus en plus significatif, ce nom de substitution est une chance pour m’adresser personnellement à Dieu. Dans l’exemple cité, j’étendais  » toi que je vois belle et à qui j’enseigne l’Amour « . Pourtant peut-être, le nom en lui-même est plus court et plus concret auprès de Dieu.

C’est très important de rentrer dans le dialogue de prière au début des exercices avec l’idée : comment pouvons-nous nous appeler réciproquement ? Avec cette prière dans le coeur on part ensuite chercher le lieu où Dieu attend, pour aller plus loin dans la vie avec Lui guidant, nous guérissant de nos préjugés et de nos peurs, pour apprendre les chemins de l’unité, voir et aller avec Lui ; chemins sur lesquels notre aspiration débordante est prise au sérieux.

Christian HERWARTZ
Extrait de « Correspondance sur la spiritualité jésuite. » Cahier 89/ 2005

Christian Herwartz Une communauté en marche

Les déclarations de la Congrégation générale 32 sur le compromis conjoint sur la foi et sur la justice ont ouvert le chemin de la fondation de notre communauté. Après avoir terminé mes études en Allemagne, pendant l’automne de 1975 j’ai été envoyé en France dans une communauté jésuite de prêtres ouvriers. J’ai travaillé dans plusieurs sociétés comme conducteur de véhicules, en tant que technicien de pressage de métaux et après une formation spécifique, comme tourneur. Plus tard, Michael Waltz, un compagnon allemand a suivi mes pas. De son côté, il a travaillé chez un fourreur. C’est avec lui que trois ans plus tard, j’ai fondé notre petite communauté à Berlin-ouest, où tous les deux nous avons trouvé du travail dans l’industrie électrique.

Une double intégration

En tant qu’ouvriers nous voulions vivre le processus d’enculturation lié à notre lieu de travail, mais par la même occasion nous voulions également rester ouverts aux besoins des personnes qui avaient des problèmes matériels importants. C’est pourquoi nous sommes allés vivre dans le quartier de Kreuzberg à Berlin-ouest ; un quartier où habitent de nombreuses personnes d’origine turque et des chômeurs. D’autres résidents du quartier ont été poussés à la marginalisation à cause de leur âge avancé ou à cause des aléas de la vie. Des artistes et des activistes politiques de gauche issus des communautés de base vivent aussi dans le quartier.

Notre communauté s’est développée. La première année, nous avons été rejoints par un jésuite hongrois, qui a fait partie de notre communauté pendant plusieurs années avant de partir pour la Colombie et d’y travailler avec les enfants de la rue. Plus tard, d’autres personnes du même quartier ont rejoint la communauté. La troisième année, notre ordre nous a envoyé Franz Keller, un jésuite suisse, qui, à 55 ans a réussi à trouver un emploi dans l’industrie électrique. Aujourd’hui, Keller a 83 ans, et pendant longtemps, nous avons été, lui et moi, les seuls jésuites de la communauté. Michael Walzer est mort en 1987 d’une tumeur cérébrale. À cette époque, nous étions cinq jésuites et la communauté ouvrait ses portes. Pendant les 30 années qui ont suivi, dans un espace très réduit, environ 400 personnes originaires de 61 pays différents ont vécu ici avec nous. Provenant de conditions de vie très différentes elles frappaient à notre porte, et nous, à chaque fois nous ajoutions un matelas de plus pour qu’il y ait de la place pour tous. Il s’agissait de personnes, qui pour différentes raisons, s’étaient retrouvées sans toit : il y avait des malades, des réfugiés, des aventuriers, des chômeurs, d’anciens détenus et des gens sortant de l’hôpital. C’est ainsi que peu à peu la communauté se transforma en un refuge pour pèlerins, refuge où certains sont restés plus de 10 ans, jusqu’au moment où ils ont pris une autre voie. D’autres, en revanche, sont partis rapidement. L’appartement que nous louions, s’était transformé en un lieu d’hospitalité dans un contexte international. Nous vivions à proximité du mur qui divisait la ville d’est en ouest. Les contacts avec les gens qui se trouvaient de l’autre coté de cette frontière étaient très importants pour nous.

La richesse intérieure de chacun

En 1987, j’ai été invité en France lors d’une rencontre internationale de jésuites pour discuter de la thématique  » Vivre avec les musulmans « . C’est à cette occasion que j’ai compris que je ne vis pas seulement avec des personnes qui souffrent d’un manque (une patrie, la santé, la connaissance de la langue, un emploi ou des relations humaines), mais, ce qui est beaucoup plus important, avec des gens possédant une richesse intérieure. Je peux vivre avec des personnes de religion, de langue et de perspectives de vie différentes. Il en était du même au travail. Dans la communauté, l’aspect concernant l’assistance aux personnes en difficulté, est passé au second plan par rapport à la découverte de la dignité de chacun. En général, j’ai vécu ma vie au travail et dans le quartier comme un chemin d’incarnation. Des transformations ont étés possibles dans la joie que cette démarche provoqua en moi.

La communauté mondiale

Les relations internationales sont un aspect important de la communauté, et parmi celles-ci il faut signaler les relations avec les autres jésuites du reste du monde. Rien d’étonnant à ce que les textes de la Congrégation Générale 34 soulignent fréquemment les orientations de notre recherche et encouragent d’autres développements dans la même optique. Ici, entrent en jeu, par exemple, outre les orientations prises concernant l’intégration culturelle et le dialogue inter-réligieux, le décret sur la condition féminine et l’attention toute particulière portée aux personnes d’origine africaine qui cohabitent avec nous. Vu le racisme existant dans notre pays, ces textes sont précieux.

Oraisons politiques

Il y a 14 ans, avec un groupe de personnes appartenant au mouvement  » Religieux contre l’exclusion  » nous avons commencé à faire régulièrement une prière devant la prison où étaient détenues des personnes qui n’étaient pas suspectés de crime, mais uniquement détenues parce qu’elles devaient être expulsés vers d’autres pays. En tant que berlinois nous avons une douloureuse expérience des séparations et des murs. Nous sommes outrés par cette privation de liberté. C’est pour cela que nous nous réunissons régulièrement devant le mur de la prison, un mur qui représente pour nous le mur qui entoure l’Europe ou d’autres pays, comme les États-Unis. Pendant la prière, nous franchissons les frontières et notre vie peut rayonner.

Il y a six ans, nous avons commencé une prière inter-réligieuse pour la paix avec les musulmans, les hindous, les bouddhistes, les laïcs, et de manière sporadique pour les personnes ayant d’autres croyances, en faveur desquelles nous nous réunissons un fois par mois dans une grande place en plein centre ville.

Exercices dans la rue

La prière individuelle au travail et la prière en commun devant la prison ont été deux moments qui nous ont permis de comprendre de manière réelle les exercices de Saint Ignace. À notre grande surprise, en l’an 2000 on nous a demandé de présenter des  » exercices dans la rue « . Cette requête a changé notre vie. Les expériences tirées du premier cycle d’exercices ont été présentées dans le rapport annuel de la Compagnie de l’an 2002 sous le titre  » Chercher des lieux où rencontrer Dieu « . D’autres cycles ont eu lieu dans d’autres villes où nous avons réalisé des expériences probablement similaires à celles vécues par Ignace à Manresa. Dans ce genre d’exercices réalisés en centre ville et non dans le contexte retiré d’une maison silencieuse, il n’y a qu’une seule prière centrale : nous racontons l’histoire de Moïse, qui un jour où il guidait le troupeau qui lui avait été confié dans la steppe découvre un buisson qui brûle sans se consumer. Poussé par la curiosité, Moïse s’approche et comprend qu’il se trouve sur un sol sacré et qu’il doit donc se déchausser. Le feu de l’amour qui brûle sans se consumer lui permet de prendre conscience pour la première fois, de quelque chose qu’il avait peut-être perçu mais à laquelle il n’avait pas attaché d’importance: la misère de son peuple. La voix qui vient de la ronce qui brûle s’adresse à Moise et en l’appelant par son nom lui demande de libérer le peuple de l’esclavage (Ex 3).

Pendant les exercices, les participants permettent qu’on leur montre leur  » buisson  » et le lieu sacré où ils vont se déchausser, enlever les sandales du  » je sais tout « , de la fuite ou du mépris de soi. Lieux modestes et trouvés par hasard ; personnes près du chemin; points ardents historiques et sociaux causés par leur propre histoire vitale… Dans de nombreux endroits de ce genre, la voix de Dieu se fait entendre. Les participants aux exercices et les animateurs qui les accompagnent sont surpris par les lieux de méditation qu’ils découvrent et par les dialogues intérieurs et extérieurs qui prennent forme. Le mot  » chemin  » présent dans le titre renvoie à une recherche personnelle. Chercher Dieu et le trouver à travers toutes les rencontres correspond à l’expérience fondamentale d’Ignace. Ces rencontres, que ce soit dans un cycle de 10 jours ou dans l’espace de quelques heures, constituent les mouvements centraux du processus intérieur. Il s’agit là de l’expérience directe du Christ ressuscité autour de nous, et de la relation avec le Saint-Esprit au-dedans de nous. Des processus de guérison et de prises de décisions sont entraînés par des expériences de ce type. Les participants aux exercices, en tant que témoins dignes de foi, racontent ensuite leurs histoires bibliques du présent. Ces gens viennent de divers secteurs, et même de secteurs éloignés de l’Église.

Certaines personnes qui participent aux exercices logent dans notre appartement. À d’autres, nous proposons des cycles d’exercices gratuits dans des endroits simples. Des informations en plusieurs langues sont disponibles sur le site http://www.con-spiration.de/exerzitien

Le rythme de la vie en commun

Aujourd’hui, 16 personnes en moyenne, et parmi eux 4 jésuites logent dans notre appartement. Je ne sais pas combien d’entre elles y ont leur centre vital, c’est-à-dire qu’elles vivent selon leurs propres termes  » chez nous « . Je suis toujours surpris de constater avec combien de personnes je peux partager ma vie, et combien de gens se sentent d’une manière ou d’une autre, partie prenante de la communauté.

Pour tous ceux qui vivent ici, un repas a lieu tous les mardis soir, suivi d’une discussion sur les événements de la semaine qui vient de se dérouler. Chacun raconte les épisodes qui lui semblent les plus importants. Après nous être écoutés mutuellement pendant une ou deux heures, nous célébrons la messe à table. Les textes bibliques du jour nous permettent de comprendre, sous une nouvelle lumière, les événements de la semaine. En plus de cette  » liturgie  » qui dure plus ou moins quatre heures – entre le repas, l’échange d’opinions et l’eucharistie -, il y a tous les samedis un grand petit déjeuner de la même durée auquel participent jusqu’à 40 personnes. Chacun apporte des thématiques, et nous en discutons ensemble. La communauté vit au rythme de ces deux repas, en cheminant avec tous les hôtes qu’elle peut accueillir et leur monde.

Une vie non planifiée

Nous n’avons pas de règle pour faire le ménage de la maison ou nettoyer les plats, nous n’avons aucun plan établi pour recevoir les gens et pour donner des conseils, en revanche, nous avons une grande foi en Dieu, en la conduite qu’il peut nous indiquer et en l’espoir qu’il nous permettra de percevoir ses impulsions même en des conditions douloureuses. Nous faisons des expériences de type anarchiste qui se basent sur la valeur de chacun individu. Après le périple du peuple d’Israël dans le désert, les prophètes n’ont pas voulu nommer de roi (Ju 9). Jésus aussi s’était opposé aux structures de domination qui jour après jour marginalisent beaucoup de personnes.  » Les rois dominent leurs peuples, et les puissants se font appeler bienfaiteurs. Qu’il n’en soit pas ainsi entre vous ! (Lc 22, 25 ss).

On découvre à nouveau l’espoir commun à tous les êtres humains. C’est une forme de liberté vers laquelle nous poussent surtout les personnes  » sans papiers  » qui vivent dans notre société. Il y en a environ 100.000 à Berlin et l’on calcule qu’elles sont un million à travers toute l’Allemagne. Ces personnes qui vivent parmi nous en situation précaire, nous lancent un défi. La confiance de ces personnes est une lumière qu’il nous faut découvrir constamment. Parfois nous allons rendre visite à ces envoyés de Dieu, venus de presque tous les pays du monde. Il s’agit alors d’une journée de célébration parmi les migrations globales provoquées par notre monde. Ne pas dédaigner une journée de fête et la célébrer d’une manière ou d’une autre, est un pas de plus fait sur le chemin de la vie en compagnie de toutes les personnes du monde. Le fait de nous enraciner en ces personnes, et, par leur biais, en Dieu fait homme, est la force unificatrice de notre communauté qu’il nous est impossible de planifier et à laquelle nous voulons demeurer ouverts.

Aucun support professionnel

Notre communauté fait face à un défi constant du point de vue politique, inter-réligieux et œcuménique. Nous ne nous sommes pas spécialisés en une thématique spécifique dont nous pouvons prétendre être spécialistes. Le support professionnel, par exemple doit être recherché ailleurs. Nous avons parmi nous des personnes aux caractéristiques très diverses, avec lesquelles nous découvrons la communauté et l’amitié. Notre démarche nous permet de nous confronter à plusieurs formes de dépendance et d’addictions. Réussir à ne pas dépendre de relations amicales constitue un défi important. Nous ne voulons pas que les œillères de la dépendance nous empêchent de voir la réalité ; nous voulons en revanche, que chacun d’entre nous puisse trouver son propre  » oui  » ou son  » non « , ou savoir ce en quoi nous renonçons ou ce à quoi nous croyons, comme dans la liturgie du baptême. Nous-mêmes sommes attachés à une série de dépendances : comme de nombreuses autres personnes, nous sommes au beau milieu de la dépendance du capitalisme pour gagner toujours davantage d’argent. Il existe également une dépendance de type clérical dans les communautés religieuses – peu importe la vision du monde dont il s’agit – qui à travers les procédures légales empêche de voir la réalité. Dans le contexte de la morale sexuelle, par exemple, les principes deviennent plus importants que le regard miséricordieux que l’on pourrait accorder aux personnes impliquées qui se trouvent ainsi plongées dans des situations d’angoisse. Nous sommes invités à faire un pas sur la voie de l’union avec Dieu et de la liberté qu’il nous a donnée. L’allégresse qui surgit au moment où les mauvais esprits ont été affaiblis, et où la réconciliation apparaît, est incommensurable.

Résumé

Le nom de la rue où nous vivons, Naunynstrasse 60 est une bonne définition de notre  » communauté d’insertion « . À mon avis, la communauté s’est transformée en refuge de pèlerins, prêt à déborder, mais tranquille. On y offre l’hospitalité au sein d’une société qui introduit constamment de nouvelles techniques de contrôle et de vigilance face auxquelles les communautés ecclésiastiques traditionnelles perdent leur sens. Notre communauté s’enracine dans la rencontre avec les personnes dans le cadre d’un espace de proximité, en un contexte universel et de plus dans la réalité de Dieu, qui veut nous surprendre en tout.